A L’Escita (A la sortie)

Depuis ma découverte de l’œuvre de Luigi Pirandello, mon premier amour théâtral, j’ai souvent voulu mettre en scène cette pièce aux accents beckettiens, cachée dans une pléiade entre deux œuvres monumentales du maître sicilien.
Les morts sont physiquement présents en Corse, comme partout en méditerranée. Ils habitent les villages, avec ces chapelles au milieu des vivants, sur les terrains familiaux, accolées aux maisons. Ils seraient l’origine du nationalisme, du sentiment d’appartenance à une terre.
J’ai demandé à Jean-Toussaint Plasenzotti de traduire All’Uscita en langue corse, la langue de mes morts, une langue que je ne parle pas. Elle revêt dans mon imaginaire une dimension « historiquement » populaire. Elle m’apparaît comme une langue de la ruralité, une langue ouvrière, un parler de la rue, une poésie de la réalité comme dirait Pasolini.
Nous jouerons dans les villages, en extérieur, en choisissant des lieux forts pour dire cette histoire. Pirandello fait dialoguer le monde des vivants et le monde des morts. Il construit une pensée philosophique mélancolique et il convoque les artifices de la comédie, avec son rythme, des coups de théâtre, le pathétique drame bourgeois, ces personnages empêtrés par eux-mêmes.  Un mélange indissociable et continu de comédie et de tragédie qu’on appellerait la vie. Et ce sera dans la vie des autres que nous dirons cette parole.

François Orsoni

Il n’y a pas plus casanier qu’un animal sauvage

« Le travail avec les danseur.se.s amateur.ice.s tient une place importante dans mon parcours. En tant que danseur, j’ai accompagné plusieurs chorégraphes dans des créations participatives : Olivia Grandville (FOULES – 2014), Tatiana Julien (Turbulences – 2018), Aurélie Gandit (Visite dansée de l’Arsenal de Metz – 2015).

Avec mon travail, j’ai développé des danses et des outils de transmission accessibles au plus grand nombre, ce qui m’a permis d’aller à la rencontre de nombreux.ses amateur.ice.s. Au fur et à mesure, l’envie de faire une pièce pour et avec ce public est devenue une évidence.

C’est pourquoi en 2024 et 2025, je vais mener un laboratoire de recherche qui sera le point de départ d’une future création. J’y questionnerai les comportements que développent les animaux pour entrer en relation, à travers un langage non verbal qui s’appuie sur le corps. Je souhaite me concentrer principalement sur les comportements adoptés lors des parades amoureuses.

Nous autres, êtres humains, avons la fâcheuse tendance à nous exclure du règne animal, nous coupant souvent de nos instincts primitifs afin de répondre à des normes sociétales. Pourtant il suffit d’observer des personnes dans des contextes de séduction, entre autres, pour voir que nos corps s’expriment souvent au-delà de notre contrôle et de notre perception. Dans ce laboratoire, j’aimerais que les danseurs et danseuses se reconnectent à leur animalité pour inventer des rituels de séduction à la frontière des espèces. Il ne sera pas question de caricaturer des animaux mais plutôt de nous inspirer de certaines parades qui précèdent l’accouplement. Je pense par exemple aux animaux qui synchronisent leurs déplacements dans des danses spatiales, à d’autres qui transforment leur apparence corporelle, à ceux qui entrent dans des joutes ou émettent des sons particuliers.

En invitant des amateur.ices pour explorer ce thème, j’espère rencontrer des personnes au corps non formatés, à la gestuelle brute et instinctive. L’idée ne sera pas de leur faire traverser des danses complexes mais plutôt des états de corps, des qualités de mouvements et des actions concrètes (marcher, aller au sol, se regrouper etc.) en rapport à la musique. Je souhaite convoquer un nombre important de personnes (entre 20 et 30) afin d’aborder des travaux de groupe autour de l’idée de la meute et des rituels collectifs. J’aimerai également inviter des gens que l’on a peu l’habitude de voir au plateau, comme des personnes âgées ou en situation de handicap.

Dans mon travail chorégraphique, j’aime m’appuyer sur la structure d’une musique pour construire la danse. Jusqu’ici, j’ai toujours choisi des morceaux courts, qui n’ont pas de lien entre eux et que je rassemble au sein d’une même pièce. Pour ce nouveau projet je vais m’appuyer sur une seule œuvre musicale, ce qui me permettra de calquer la dramaturgie de la pièce sur la dramaturgie de cette musique. J’ai choisi une œuvre emblématique, très souvent utilisée en danse (oserais-je dire un cliché ?) : Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. »

Sylvain Riéjou

Tristesse animal noir

À l’invitation de Gildas Milin, directeur de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier, Katia Ferreira met en scène la promotion 2024 pour l’un de leurs trois spectacles de sortie qui seront joués en juin 2024 dans le cadre du Printemps des comédiens de Montpellier.

« J’ai découvert l’écriture d’Anja Hilling il y a quelques années, et j’ai tout de suite été frappée par la façon dont elle parvient dans ses textes à faire cohabiter des théâtralités différentes.
Elle est capable de capter l’ordinaire du réel avec beaucoup d’humour et une acuité quasi documentaire, mais en proposant toujours un décalage à travers des prismes oniriques d’une grande poésie. Son écriture est par moments simple, pure, naturaliste, presque cinématographique pourrait-on dire. Mais l’autrice varie les formes et les modes d’écritures alternant des scènes dialoguées se déroulant au présent de l’action au chœur narratif, des récits-témoignages aux récits d’anamnèse, de la fiction à une réflexion sur la façon dont on écrit, raconte et représente ces histoires. Ce jeu d’alternance de registres, et ces structures en flash-back mêlant fictions et songes mettent le lecteur.rice et le spectateur.rice dans une position d’enquêteur.rice et posent une énigme au metteur.se en scène comme aux comédien.ne.s. »

L’Animal du temps

Un plateau vide.
Simple.

Un cercle lumineux. Un rectangle. L’évidence.

De vieilles traces de pas au sol comme les traces de mains sur les parois des

grottes paléolithiques.

Puis des mots. D’abord écrits au sol.

Ils se verticalisent au fur et à mesure que le comédien lit les épitaphes écrites

par l’auteur.

Ces épitaphes prennent corps. Sont sujets à interprétations. Déclenchent

images et souvenirs. Dans un ordre. En désordre.

La machine est en route. Elle ne s’arrêtera plus. Courra jusqu’au silence.

Les mots se dressent, se lèvent, s’élèvent, s’envolent jusqu’à Dieu.

Redescendent pour parler à autrui ou aux animaux.

L’homme parle. S’exprime. Doute. S’interroge. Se dénigre. Se souvient. Doute

ou se pavane.

Les questions millénaires sont ici reformulées. Profondes et futiles à la fois.

Il s’agit alors de faire entendre tout ça. Cette joyeuse écriture. Cette profon
deur et cet humour mêlés. De rendre ces pensées limpides. Mieux : évidentes.
Pour ce faire, il faut se faire discret. Ne rien souligner. Ne rien expliquer. Sim
plement donner. Adresser.
Le corps de l’acteur sera la bouche par laquelle sortiront les mots.

La musique sera le tapis sur lequel ils se déposeront.

Là. Sujets à nos divagations, nos interprétations.

Cet homme n’est pas un fou. Il sait.

Au delà de ce texte, il s’agit aussi de répertoiriser le théâtre de Novarina. Qu’il

ne reste pas coincé dans les limbes du 20ème siècle.

Les deux protagonistes de ce spectacle en ont crée une première forme il y a
12 ans. Ce spectacle, ils l’ont joué pendant 4 ans, se faisant la promesse de viel
lir avec lui. De se donner des rendez-vous plus ou moins éloignés, pour voir… Depuis, leurs corps ont vieilli. Ils ont vécu des grandes joies. De lourdes peines. Des petits bonheurs. Depuis, le monde a changé. Modelé par la violence, la rapidité et la profondeur des crises successives.
Alors naturellement, leur lecture de ce texte s’en trouve modifiée. Leur restitu

tion en est forcément boulversée.

D’un duo rock, ce spectacle est devenu un seul en scène, où la musique se fait

entendre, laissant le corps aux mots de l’auteur.

+ Le dossier artistique

ONE TWO, ONE TWO

Se tenant à la frontière du spectacle de danse et du concert, cette pièce explore le format du duo, du pas de deux en  revenant aux fondamentaux du «comment passer du 1 au 2 » en abordant la question de façon très concrète, voire mécanique : Comment «entrer» et «sortir» à deux ? Quels premiers contacts ? Quelles stratégies d’approche ou d’éloignement ? Quels liens ?

Décortiquer les bases du « couple », c’est aborder la question tout aussi philosophique et essentielle, que rebattue, de ce que soulève émotionnellement la relation à l’autre.

Tout en s’inscrivant de façon documentée dans les questionnements actuels autour du féminisme, de l’hétéronormativité et de l’institution-couple, cette création relate, non sans humour, une trajectoire subjective qui cherche à brouiller les pistes et à désacraliser le hiatus entre références pop ou underground et celles « dites » plus érudites et élitistes.

XXX

Trio pour une danseuse, une électroacousticienne et un batteur
Une pièce sur la disparition volontaire
Enquête, rituel, hommage
Un spectacle pour faire réapparaître XXX
XXX est une fi gure de la danse-contemporaine-des-années-80
XXX est grand, musclé, décoloré blond, il a un hippocampe tatoué sur le bras
XXX m’a off ert un hippocampe en plastique. Je l’ai mis dans mon aquarium
Le poisson rouge était déjà mort
Un jour XXX a disparu
disparu de mon enfance
disparu du milieu-de-la-danse-contemporaine-des-années-80

CHOEUR

Choeur convoque une éclairagiste, une musicienne et une chorégraphe au plateau. On dé-hiérarchise les corps, on danse ensemble, on respire ensemble. La beauté d’un moment à vivre avec le reste du monde.

« Chœur  est une forme vivante créée avec ses participant.e.s. Ici on tente de dé-hierarchiser les corps. Pour sa première tentative, Choeur convoque une éclairagiste, une musicienne, une chorégraphe : chacune sa voix mais tout le monde peut se saisir des outils de l’autre.

Quelques jours de pratiques, de rencontres, de dialogues pour faire jaillir une forme qui pose des corps, un choeur, des voix, un groupe, des modèles, des coups de gueules et toute la beauté d’un moment unique à partager avec le reste du monde. »

Audrey Bodiguel

Contre-forme

Contre-forme est une forme chorégraphique et plastique issue du projet de recherche Desport. Cette recherche immersive en milieu sportif a lieu tout au long de l’année 2023 au Paris Université Club et dans des clubs sportifs de région, dans le cadre du dispositif Artistes et sportifs associés de ville de Paris et du département de la Seine-Saint-Denis. Elle est menée par trois artistes chorégraphiques et analystes, du mouvement : Marie Orts, Talia de Vries et Roméo Agid et une plasticienne : Goni Shifron . Ensemble, en immersion, les artistes et analystes du mouvement vont, en observant les entrainements et les compétitions de sports, analyser, extraire et rendre visible le potentiel chorégraphique des gestes sportifs.

Le terme « contre » exprime un mouvement vers, un contact étroit ou encore un choc advenu au terme d’un déplacement. C’est aussi l’inversion, l’opposition par rapport à une première orientation ou une première action. La contreforme est l’espace intérieur des lettres mais aussi la forme destinée à l’impression d’une seconde couleur dans un travail graphique sériel. Dans ce même domaine, la contre-forme est l’espace de la feuille qui reste après la découpe d’une forme.

La pièce Contre-forme est ainsi une série d’inversions. Elle est le choc et le contact étroit de nos regards chorégraphiques sur les pratiques sportives. Elle représente notre insistance à chercher les espaces creux, les « en-dehors » et les contours des gestes virtuoses et techniques des sportifs et des sportives que nous observons. Elle est l’espace négatif de chaque sport, ses angles morts, la contre-forme de Desport.

PRESSE
« Contre-forme » de Marie Orts, Roméo Agid et Talia de Vries – par Nicolas VillodreDanser, Canal historique

 

CARNE

Avec en point de départ la mort et ses célébrations , Audrey Bodiguel s’engage dans une exploration scénique, plastique et performative du passage de la présence à l’absence, de l’incarnation à la carne inanimée, du vivant et de l’artifice.

« Lors d’une précédente pièce je me suis intéressée aux célébrations mortuaires. C’est là qu’on m’a parlé d’humusation, un processus de transformation du corps d’un.e défunt.e en « compost » à l’aide de micro-organismes. Ce procédé est interdit en France. Naît alors en moi, la conviction que si les humain.e.s n’acceptent pas ce type de processus, qui met notre corps à égalité du monde alors il me semble difficile d’aller au bout d’une pensée philosophique et écologique contemporaine qui nous remet à nos places de vivant.e.s au milieu du vivant, en toute horizontalité.

En m’intéressant au monde funéraire, je me suis rendu compte du peu d’informations et du tabou qu’il règne autour du sujet. Beaucoup de choses sont possibles, et notamment une ré-appropriation de la cérémonie, sans que la plupart des gens n’en soit au courant. Nous sommes souvent devant le fait accompli, avec la volonté d’en finir avec certaines démarches matérielles. Or, si nous nous défaisons de rituels passés, alors que ré-inventons-nous pour honorer et faire une place à nos morts ?

Du cercueil personnalisé au Ghana, en passant par Auctus vitae, l’application française qui partage des photos et des sons en lien avec la personne décédée via des QR codes sur les tombes, il y a une inventivité bien présente. Pour moi, cette capacité de création révèle un lien entre spectacle et célébration.
Ici, je me permets de fabuler sur mes funérailles. Un hommage à moi-même, mais à côté de la plaque. Evoquer la mort en étant pleine de vie. Me surexposer puis finir en compost. Me mettre au centre pour mieux disparaître. Incarner ce qui se désincarne. Je questionne cette posture propre à l’humain, qui jusqu’au bout de sa vie, ne se prend pas pour un animal comme les autres. CARNE, (prononcez CARNEU), c’est la chair, la viande, exemple : « vieille carne ». En tant que danseuse et chorégraphe, je me pose la question : que va devenir mon corps ?

En Corée, des entreprises vous proposent de « vivre » vos fausses funérailles, afin de s’inventer un « après », une sorte de « renaissance ». Avec CARNE, j’invente une cérémonie ultra-personnalisée, poussée jusqu’au « bling-bling », avec une figure ultra-présente, presque immortelle. Liberace et ses strass de la Las Vegas sont une des inspirations. Cercueil tunning, écran intégré, bar à cocktail intégré ou encore madison/flash mob d’adieu. Tenter de contrôler jusqu’à sa propre mort, figer une image de soi et transmettre au public en présence ses dernières volontés, comme les exécuteurs testamentaires. Je pars de cet extrême qui m’évoque un monde, pour aller jusqu’à la polarité inverse : finir en compost, se soumettre à l’incontrôlable et à la matière organique en mouvement. Par ce prisme, CARNE évoque la fin d’un monde, d’une pensée et son effondrement. Comment apprendre à redevenir mortels et comment nous réconcilier avec notre impermanence : CARNE dans sa dramaturgie, suit ce processus, strate après strate.

Accepter de perdre de sa superbe et que quelque chose s’effondre, pour accéder à ce qu’est notre corps réellement : un organisme vivant, en perpétuel mouvement. Alors la mort devient vie et le cycle pose la question inverse : n’est-pas le personnage « bling bling » du début qui semble mort et l’absence de la fin qui nous laisse un souvenir vivant ? »

Audrey Bodiguel

Le temps des fins

Dernier appel de la forêt

Je viens de la campagne.

Depuis gamin, j’écris sur les arbres. À l’école primaire au couteau nous gravions nos noms avec mon amoureuse de l’époque dans l’écorce d’un sapin. Puis plus tard, une fois devenu auteur, j’ai eu l’envie pulsionnelle et répétitive de plonger mes personnages dans l’univers sylvestre. La forêt, ses habitant·es : humains et non-humains.

J’y voyais là un espace intéressant de poésie et de politique. Car en effet juste à côté de chez moi co-existaient les pensées réactionnaires les plus crasses et les pensées révolutionnaires les plus avancées qui s’exprimaient justement dans le rapport que chacune de ces pensées entretenait avec le règne animal et la forêt. D’un côté la chasse, les chasseurs, le vote frontiste, la masculinité toxique, de l’autre Bure (Zad où un centre d’enfouissement de déchets radioactifs voyait le jour), l’émancipation collective, la recherche d’une utopie commune, d’un archipel.

Durant mes études et mes lectures, je me suis souvent posé la question de l’engagement politique. Faut-il lutter au sein du système ? Créer un monde en dehors de celui-ci ? Ou bien faut-il tout brûler ? Produire une tabula rasa susceptible de recréer un monde sur des bases plus saines…

Dans Le temps des fins, il est question de tout cela. D’utopies et de forêts. De fin d’un monde, de désastre annoncé, et surtout, et toujours, de luttes. Car face aux annonces collapsologistes d’un effondrement programmé, d’un monde en sursis, quelles armes avons nous pour lutter ?

Le temps des fins sera le récit de ces hommes et femmes sans monde, pris·es au piège entre un monde qui tarde à mourir et un autre qui tarde à naître.

Guillaume Cayet